Ce que l’impressionnisme a vraiment changé
Un tableau moqué, un critique ironique et une poignée de peintres refusés par le Salon : en 1874, un groupe d’artistes invente sans le savoir la peinture moderne.

Le 15 avril 1874, au 35 boulevard des Capucines, à Paris, s’ouvre une exposition qui ne ressemble à aucune autre. Elle se tient dans l’ancien atelier du photographe Nadar, et elle réunit une trentaine d’artistes qui ont décidé de se passer du Salon officiel, l’institution qui décide alors de la carrière des peintres. Parmi eux, Claude Monet, Edgar Degas, Auguste Renoir, Camille Pissarro, Berthe Morisot, Alfred Sisley et Paul Cézanne.
Une moquerie devenue étendard
Parmi les toiles exposées, un port du Havre noyé de brume, avec un soleil orange posé sur l’eau et quelques barques à peine esquissées. Monet l’a intitulé Impression, soleil levant. Dans un article du journal satirique Le Charivari, le critique Louis Leroy s’en moque et parle d’« exposition des impressionnistes ». Il voulait les ridiculiser. Les peintres reprennent le mot à leur compte, et il désigne depuis l’un des mouvements les plus aimés de l’histoire de l’art.
Sortir de l’atelier
Pendant des siècles, les peintres ont travaillé en atelier, à partir d’esquisses. Au XIXe siècle, l’invention des tubes de peinture souples change tout : on peut emporter ses couleurs dans les champs, au bord de la mer, sur les berges de la Seine. Les impressionnistes peignent sur le motif, en plein air, et cherchent à saisir ce qu’ils voient à un moment précis : la lumière d’un matin, le reflet d’un nuage sur l’eau, l’ombre bleue de la neige.
Monet poussera cette logique jusqu’au bout avec ses séries, la cathédrale de Rouen, les meules, les peupliers, peints encore et encore à différentes heures du jour. Le sujet n’est plus la cathédrale, c’est la lumière qui la traverse.
La touche visible
Au lieu de lisser la peinture pour faire disparaître la trace du pinceau, comme l’exigeait l’académie, ils juxtaposent de petites touches de couleur pure, que l’œil mélange à distance. De près, tout semble flou, inachevé, presque brouillon. Un pas en arrière, et la scène s’anime, vibre, respire. C’est cette touche apparente qui a tant choqué le public de l’époque.
Peindre son temps
Gares, guinguettes, boulevards, cafés, bals populaires, régates, salles de danse : l’impressionnisme peint la vie moderne plutôt que les héros de l’Antiquité ou les scènes religieuses. Degas s’installe dans les coulisses de l’Opéra, Renoir sous les arbres du Moulin de la Galette, Caillebotte sur les grands boulevards haussmanniens. C’est peut-être sa révolution la plus profonde : dire que la vie ordinaire mérite d’être peinte.
À sa mort en 1894, le peintre et collectionneur Gustave Caillebotte lègue à l’État sa collection de toiles impressionnistes, à condition qu’elles soient exposées. L’Académie proteste violemment. Après de longues négociations, l’État n’en retient qu’une partie. Les œuvres acceptées forment aujourd’hui le cœur des collections du musée d’Orsay.
Où les voir
- Le musée d’Orsay, à Paris, possède la plus importante collection impressionniste au monde.
- Le musée Marmottan Monet conserve Impression, soleil levant.
- Le musée de l’Orangerie abrite les grands Nymphéas de Monet.
- Giverny, en Normandie, permet de visiter la maison et le jardin du peintre.
Les impressionnistes n’ont pas peint ce qu’ils savaient, mais ce qu’ils voyaient.