Vouvoyer ou tutoyer : qui propose, et quand
C’est l’une des particularités les plus déroutantes de la langue française. Entre la règle par défaut, la personne qui propose le passage et les milieux qui font exception, voici de quoi ne plus jamais hésiter.

Un dîner professionnel, le dessert arrive, et votre interlocuteur glisse soudain, avec un sourire : « On peut peut-être se tutoyer, non ? » Le moment est minuscule, et pourtant il change la relation. Le français est l’une des rares langues européennes où cette frontière reste aussi vivante, et où la franchir est un petit événement social.
La règle par défaut
Le vouvoiement s’impose avec toute personne que l’on ne connaît pas, avec les personnes plus âgées, dans les commerces, les administrations, et dans la plupart des relations professionnelles. Ce n’est pas de la froideur, c’est une marque de respect, une manière de ne pas présumer d’une intimité qui n’existe pas encore.
Le tutoiement, lui, s’adresse naturellement aux enfants, à la famille, aux amis, et souvent aux collègues de même niveau dans les entreprises qui le pratiquent.
Qui propose ?
C’est le cœur de la question. Traditionnellement, c’est à la personne la plus âgée, la plus haut placée, ou à la femme de proposer le passage au « tu ». La formule est simple : « On peut se tutoyer, si vous voulez. » Elle laisse à l’autre la possibilité de répondre avec chaleur, ou de rester poliment au « vous » sans que personne ne perde la face.
Celui à qui on ne l’a pas proposé ne prend pas l’initiative de tutoyer un supérieur, un aîné ou un client. Et si, emporté par la conversation, on glisse un « tu » par erreur, on se reprend en souriant, sans faire de scène.
Sans retour
Une fois adopté, le tutoiement ne se retire pas. Revenir au « vous » après avoir tutoyé quelqu’un serait vécu comme une rupture, presque une insulte. C’est pour cette raison que l’on réfléchit avant de proposer : le passage au « tu » est un engagement.
Des usages qui varient
La France n’est pas homogène sur ce point. Le monde des start-up, de la publicité, de la mode ou du sport tutoie très vite, parfois dès la première minute. Certaines grandes entreprises l’ont même érigé en règle interne. À l’inverse, dans certaines familles de tradition bourgeoise ou aristocratique, le vouvoiement se maintient toute une vie, entre époux ou entre parents et enfants. C’est rare aujourd’hui, mais cela existe encore, et ce n’est pas un manque d’affection.
Le général de Gaulle vouvoyait son épouse, et c’était loin d’être une exception dans sa génération. Le vouvoiement conjugal a longtemps été une forme de tendresse respectueuse, pas une distance.
Madame, Mademoiselle
Un mot, enfin, sur une question voisine. Aujourd’hui, on appelle « Madame » toute femme adulte, quel que soit son âge ou sa situation familiale. Depuis 2012, l’administration française a d’ailleurs retiré la case « Mademoiselle » de ses formulaires. Employé avec une femme adulte, « Mademoiselle » peut sembler condescendant, voire déplacé. On le réserve aux petites filles et aux toutes jeunes femmes.
Dans les autres langues
Les Italiens ont le Lei, les Espagnols l’usted, les Allemands le Sie, avec des usages souvent plus stricts encore qu’en France, en particulier dans le monde germanique. Les Anglais, eux, n’ont plus que le you, et la distance se marque autrement : par le prénom ou le nom de famille, par le ton, par mille nuances que les étrangers peinent à saisir.
Dans le doute, on vouvoie : il est toujours plus facile de se rapprocher que de reculer.