Le plan de table à la française
Les hôtes au centre, l’invité d’honneur à leur droite, les couples séparés : derrière ce qui ressemble à un casse-tête protocolaire, il y a surtout l’art de réussir une soirée.

Il y a des dîners dont on se souvient pendant des années, et ce n’est presque jamais à cause du menu. C’est parce qu’on était assis à côté de quelqu’un d’inattendu, que la conversation a pris, que la table s’est mise à rire au même moment. Derrière ces soirées réussies, il y a souvent une maîtresse de maison qui a passé une heure, la veille, à déplacer de petits cartons sur la nappe.
Le plan de table a mauvaise réputation. On l’imagine rigide, réservé aux ambassades et aux mariages. Il est en réalité l’outil le plus simple pour faire en sorte que chacun passe une bonne soirée.
La table à la française
Première singularité, et non des moindres : en France, le maître et la maîtresse de maison ne président pas aux deux extrémités de la table, comme dans la tradition anglaise. Ils s’assoient face à face, au milieu des deux grands côtés. Chacun anime ainsi sa moitié de table, et personne ne se retrouve exilé au bout, loin de la conversation.
Ce détail change tout. Il évite la table en deux camps, il donne à chaque convive un voisin proche de l’un des hôtes, et il installe la soirée au centre plutôt qu’aux extrémités.
Les places d’honneur
La place la plus honorable est à la droite de la maîtresse de maison : elle revient à l’invité le plus important, ou le plus âgé, ou à celui que l’on reçoit pour la première fois. À la droite du maître de maison s’assoit l’invitée d’honneur. Les places à leur gauche viennent ensuite, et ainsi de suite, en s’éloignant du centre.
Qu’est-ce qu’un invité d’honneur, aujourd’hui ? Rarement un ministre. Le plus souvent, c’est la personne que l’on veut mettre à l’aise : un nouveau venu dans le cercle d’amis, les parents d’un futur gendre, un ami qui traverse une période difficile, ou celui dont c’est l’anniversaire.
Alterner et séparer
Deux principes guident ensuite le reste de la table.
- On alterne, autant que possible, hommes et femmes.
- On sépare les couples. On ne vient pas dîner chez des amis pour parler à la personne avec qui l’on prend son petit-déjeuner tous les jours.
Les fiancés font traditionnellement exception, et l’on place volontiers côte à côte un couple qui vient de se former. Pour les autres, la séparation est un cadeau : elle oblige chacun à rencontrer quelqu’un.
Penser aux conversations
C’est la partie la plus fine, et la plus intéressante. On place ensemble ceux qui auront des choses à se dire : deux passionnés de voile, une jeune avocate et un magistrat à la retraite, un ami très bavard à côté d’une personne plus réservée qui adore écouter. On évite d’asseoir côte à côte deux timides, deux ex, ou deux personnes dont on sait qu’elles ne partagent pas les mêmes opinions politiques et en parlent volontiers.
Dans les grandes maisons, on dit qu’une maîtresse de maison doit pouvoir répondre à une question avant le dîner : de quoi chaque invité va-t-il parler avec ses deux voisins ? Si la réponse ne vient pas, c’est qu’il faut déplacer un carton.
Les cartons
Au-delà de huit convives, de petits cartons au nom de chacun évitent les hésitations au moment de passer à table. On y écrit à la main, à l’encre, le prénom pour un dîner entre amis, ou « Madame Dupont » et « Monsieur Martin » pour un dîner plus formel. Le carton se pose au-dessus de l’assiette, ou sur la serviette pliée.
Pour un dîner de six, on se contente d’indiquer les places de vive voix, avec naturel : « Hélène, tu te mets à côté de Paul ? »
Le jour J
La maîtresse de maison passe à table la première, ou invite d’un geste ses convives à la suivre. On attend qu’elle soit assise pour s’asseoir. Les hommes aident traditionnellement leur voisine de droite à s’installer en tirant légèrement sa chaise, un geste qui se perd mais qui reste charmant.
Un bon plan de table ne se remarque pas. On se souvient seulement d’avoir passé une excellente soirée.
Enfin, le plan de table n’est pas un contrat. Après le fromage, il est permis de changer de place pour le café, au salon, et c’est souvent là que naissent les meilleures conversations de la nuit.